Objet du mois
Adieu mon pauvre oncle voyageur
Anonyme
Adieu mon pauvre oncle voyageur
1783
Eau-forte aquarellée
38,8 × 25,4 cm
inv. 4152
Le 3 octobre 1783, une petite annonce, signée « M. Borné » parait dans Le Journal de Paris. L’auteur y raconte comment son oncle « physicien », terme employé au XVIIIe siècle pour désigner les savants qui étudient le phénomène des gaz, s’est envolé. Cette farce est rapidement traduite en estampes, donnant lieu à une importante production imprimée.
Alors que les premiers vols en ballon viennent tout juste d’avoir lieu – le 4 juin 1783 à Annonay par les frères Montgolfier, le 19 septembre à la cour de Versailles, avec pour passager un canard et un mouton – le récit qui parait dans Le Journal de Paris contribue à faire connaître ces engins aérostatiques tout en s’en moquant.
En effet, le neveu raconte que son oncle physicien travaille durant la matinée à « faire de l’air inflammable pour un ballon de sa composition ». Après son déjeuner, il se querelle avec un ami, ce qui a pour conséquence d’aigrir le lait mélangé au café en fin de repas : pris de maux de ventre terrible, le pauvre physicien perd connaissance. Son neveu et sa servante, croyant le soulager, lui administrent un lavement à l’aide de deux seringues trouvées dans l’habitation. Malheur ! Les seringues contiennent le fameux air inflammable – nom couramment donné à l’hydrogène à la fin du XVIIIe siècle, et l’oncle « dont le ventre enflait à vue d’œil, […] s’envole comme un oiseau » ! Incapables de le rattraper, le neveu et sa servante lance un appel à l’aide en fin de récit pour que tout témoin signale le passage de l’oncle volant « occupé actuellement à caracoler dans le firmament, la culotte sur les talons » et essaye de le ramener au sol.
Cette farce rencontre un important succès, très rapidement traduit en estampes. La technique de l’estampe – feuille de papier imprimée à partir d’une matrice, permettant de tirer plusieurs exemplaires d’une même image – explique que l’on puisse trouver ce motif régulièrement. En revanche, c’est bien le succès de ce récit qui justifie l’existence de multiples variations, qui présentent des éléments récurrents tels la fameuse seringue dans les mains de la servante dans l’encadrement de la fenêtre, le soulier dans la main du neveu, essai malheureux de retenir l’oncle, ou encore la perruque en train de chuter.
Cette historiette comique nous permet de mieux saisir la réception des premiers envols en ballons par les contemporains, au-delà de l’émulation qu’ils suscitent dans les milieux savants et éclairés. Le neveu qualifie en effet les engins volants de « maudite invention » car « Les novateurs et les nouveautés sont toujours dangereuses ». Le comique permet ainsi d’exorciser la peur et de se familiariser avec la notion de vol, en recourant à des formes bien connues de comique.
Vous pourrez découvrir cette estampe ainsi que d’autres variations illustrant ce récit d’oncle envolé à partir du 27 juin 2026 dans l’exposition « Drôles de vols – caricaturer les expériences aériennes ».
Texte : Marion Paupert
Photographies : Rachel Prat
