Objet du mois
Autochrome de Léon Gimpel
Autochrome de Léon Gimpel (1873-1948)
France, 1912
Autochrome sur verre
10 x 8,5 cm
Parmi la trentaine d’autochromes que comptent les collections photographiques du musée de l’Air et de l’Espace, figure cette image qui pourrait passer inaperçue. Pourtant, cette petite plaquette de verre de quelques centimètres carrés, produite par Léon Gimpel, porte une part de l’histoire de la photographie aérienne. Elle est aussi hautement liée à l’évolution de la photographie en couleur.
Léon Gimpel (1873-1948) acquiert son premier appareil en 1897 avec l’idée de conserver la mémoire des paysages du sud de la France qu’il traverse. Photographe amateur, averti et curieux, il produit plusieurs milliers de clichés jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Nullement rebuté par les difficultés, il se trouve aussi intéressé par la technique photographique, encore en cours de développement, que par ces sujets de prise de vue.
En 1900, il réalise des images de l’Exposition universelle de Paris qui feront l’objet de sa première publication en Angleterre par le King of Illustrated Papers puis dans la Vie Illustrée(1). En 1904, il propose des images des essais aérostatiques du comte Henri de La Vaulx dans la rade de Cannes, au journal L’Illustration dont il devient alors un collaborateur régulier. En effet, grâce aux progrès des moyens de reproduction, la rédaction s’est engagée dans une nouvelle politique iconographique, dynamisée par l’emploi de la photographie.
La même année, le journal publie un court texte des frères Auguste et Louis Lumière qui viennent d’annoncer leur récente découverte permettant d’obtenir des photographies en couleurs de manière simple. Ils mettent en application l’idée de Louis Ducos du Hauron datée de 1869 en préparant une émulsion appliquée sur des plaques de verre avec une fine trame colorée(2).
À Lyon, il interviewe les deux frères et voyant l’intérêt de cette innovation révolutionnaire, il rapporte dans ses mémoires : « …et je jetais les bases du lancement de la découverte par l’Illustration en demandant à Messieurs Lumière de lui réserver la primeur. »(3). En 1907, le procédé, baptisé autochrome Lumière, est enfin prêt à être commercialisé. Tel que convenu, Léon Gimpel présente le procédé, dans les locaux du journal en présence des frères Lumière, devant des ‘rédacteurs scientifiques de la presse parisienne et provinciale’. Il rédige également un article sur le sujet et les tentatives de ‘capture’ de la couleur dans le numéro du 15 juin 1907 du journal.
Quelques jours plus tard, il est convié par le ministère des Affaires étrangères afin de photographier le roi et la reine du Danemark(3). Ces images formeront le premier reportage en couleur publié dans la presse.
Il exploite alors ce nouveau support permettant de capturer et de mettre en valeur le monde qui l’entoure : étals de fruits et légumes, nouvelle technologie d’éclairage au néon, et vues aériennes. Productif, il réalise ainsi 1200 autochromes(4), étant l’un des rares photoreporters à travailler en couleur en raison des temps de pose assez longs.
Opérant parfois en noir et blanc, il est toujours à la recherche d’angles audacieux, qui lui garantissent notamment une publication. Il affectionne les vues en plongée comme sur une cage d’escalier, une cour d’immeuble parisien ou au cœur de la tour Eiffel. Il réalise une de ses premières d’images « vue d’en haut » depuis une tour de Notre-Dame. L’aérostation va lui offrir la possibilité de démultiplier ce point de vue qu’il exploite largement et alimente les pages de L’Illustration.
Ce cliché d’un paysage de l’Oise se révèle à la croisée des choix esthétiques qu’il affectionne, tant sur la forme que sur le support autochrome dont il fut l’un des promoteurs.
Avec ses productions spectaculaires, parfois déroutantes, il va participer à présenter le monde sous de nouveaux angles et de nouvelles formes. Nouvelles visions dont vont s’emparer les artistes, notamment ceux en recherche d’abstraction tels que Kandinsky, Mondrian, Léger ou Delaunay.(5)
L’art et la technique photographique continuent ainsi de converger ; outre les questions de point de vue, le support même des autochromes, par leur structure rappellent le pointillisme par la juxtaposition de couleurs.
Dans le cadre du Bicentenaire de la Photographie et à l’occasion des manifestations prévues par le ministère de la Culture pour mettre à l’honneur cet art, le musée de l’Air et de l’Espace organise un colloque de trois jours d’échange et de découverte intitulé La photographie aérienne et spatiale : entre héritage et usages contemporains. Ce colloque vise à aborder la question centrale de la photographie aérienne et spatiale comme outil scientifique, artistique et patrimonial, pour produire et structurer une représentation du fait aérien, tout en renouvelant notre regard sur les territoires et leurs usages.
(1) Gervais, Thierry et Boulouch, Nathalie Léon Gimpel (1873-1948) Les audaces d’un photographe, Paris : Musée d’Orsay, 2008 ; Milan : 5 Continents Editions, 2008
(2) Lavédrine, Bertrand [re] Connaître et conserver les photographies anciennes, Paris : CTHS, 2016. Les frères Lumière vont teinter de la fécule de pomme de terre en trois distincts orange, vert
et violet avant de les appliquer sur une plaque de verre avant de les couvrir d’une émulsion noire et blanche.
(3) Léon Gimpel, Quarante ans de reportages photographiques – Souvenir de Léon Gimpel, collaborateur de l’Illustration (1897-1932), Jurançon, Domaine de Castellemont, 20 février 1944 [manuscrit], coll. SFP)
(4) Léon Gimpel a fait don de son fonds à la SFP (Société Française de Photographie), dont il était membre à partir de 1908.
(5) Ouvrage collectif : Lampe Angela (Dir.) Vues d’en haut, Paris : Édition du Centre Pompidou-Metz, 2013
Texte : Vincent Dhorne


