Le pilote et le photographe

La Première Guerre mondiale est l’occasion d’un tandem inédit, celui du pilote et du photographe. Lorsque le front commence à se stabiliser à l’automne 1914, l’armée prend conscience de l’importance des vols de reconnaissance qui permettent de suivre les mouvements des troupes adverses. Les états-majors lancent des missions photographiques au-dessus des lignes ennemies. La photographie aérienne devient un élément stratégique de la guerre.

Le photographe – parfois un simple soldat amateur de photographie – doit grimper dans des avions biplace dont les cockpits sont spécialement équipés d’imposants appareils photographiques et supporter de difficiles conditions de vol. Les premiers appareils utilisés, Gaumont 9 x 12 ou appareils en bois des aérostiers, sont lourds et volumineux. Puis entrent en service des appareils de 25 et 50 cm, effectuant des prises de vue plus grandes.

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Installation d’un appareil photo Gaumont sur un avion de reconnaissance, Col. Musée de l’Air et de l’Espace – Le Bourget

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Appareil photo dans le poste d’observateur d’un Farman F40, s.d. Col. Musée de l’Air et de l’Espace – Le Bourget

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Le photographe dans sa pelisse, reproduction d’après un dessin de M. Roisin. s.d. Fonds Pépin, Col. Musée de l’Air et de l’Espace – Le Bourget, DR

Comme un Esquimau

Que l’appareil soit fixé à l’extérieur de la carlingue qui est à ciel ouvert ou tenu à bout de bras entre les jambes à travers une trappe ouverte dans le plancher de l’avion, les prises de vue sont acrobatiques.

L’un des observateurs, le sergent Hallo, parle dans ses carnets de vol de ces « tables de nuit » encombrantes placées entre ses jambes. Il faut en outre emporter une réserve de plaques de verre, sensibles aux chocs et à la température. Les conditions météorologiques, le froid notamment car il peut faire jusqu’à moins 30° l’hiver en altitude, ajoutent à la pénibilité des vols.

« Je suis comme un Esquimau avec un appareil photo dans les pattes… Quelle difficulté : on est empoté dans tous ses vêtements et cette ceinture qui vous fixe sur le siège, avec cela la courroie de l’appareil vous scie le cou ! » écrit Charles Hallo au retour d’une mission en 1915. Un autre observateur-pilote, Auguste Heiligenstein, rapporte dans ses mémoires : « il fallait se mettre debout, et pour ne pas être éjecté dans les remous, il était nécessaire de s’attacher le pied gauche à une attelle placée au fond de l’habitacle. » Le tout engoncé dans de grosses peaux de biques et les doigts presque paralysés dans d’épaisses moufles de cuir.

Sans compter que pilotes et observateurs sont soumis au danger constant des canonnades venues du sol et des avions de chasse ennemis. Beaucoup d’équipages prennent d’énormes risques et doivent voler à basse altitude pour rapporter des clichés exploitables. La coordination aviateur-observateur doit être parfaite.

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Mitraillette ou appareil photo ? Il faut savoir jongler. Observateur à bord d’un Breguet XIV. 1914-1918, Col. Musée de l’Air et de l’Espace – Le Bourget

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Le photographe à son poste dans un Breguet XIV. 1914-1918, Col. Musée de l’Air et de l’Espace – Le Bourget

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Les appareils photos à différentes focales utilisés par l’aviation militaire en 14-18, Col. Musée de l’Air et de l’Espace – Le Bourget

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Un labo de plein air d’une section photographique de l’armée, 1915, fonds Pépin, Col. Musée de l’Air et de l’Espace – Le Bourget

De retour au sol, les épreuves photographiques doivent être rapidement fournies aux états-majors et aux cartographes afin d’être interprétées dans les plus brefs délais. Des laboratoires mobiles de campagne sont mis en place et l’on peut voir des voitures-laboratoires et campements de fortune avec des tirages séchant sur des fils à linge à l’arrière des lignes de front.

Document secret, la photographie aérienne des armées est toutefois publiée dans la presse, notamment par le journal L’Illustration. Les vues des tranchées et des campagnes, pas toujours faciles à décrypter pour un œil non averti, contribuent néanmoins à apporter une autre vision du conflit au public. Il faut imaginer que cette vision d’en haut qui nous semble si familière aujourd’hui à l’ère des satellites, des drones de surveillance et des frappes aériennes « chirurgicales » était radicalement nouvelle à l’époque.

En transformant le monde en un « immense tapis sans bords, sans commencement, ni fin », selon l’expression de Nadar, ce n’est pas le moindre des effets de la conquête de l’air que d’avoir ébranlé les schémas perceptifs. Mais ceci est une autre histoire…

Pour en savoir plus :

  • AUBAGNAC, Gilles, RAYNAUD, Clémence (Dir.) La Grande Guerre des aviateurs, EMCC Editions, Ministère de la Défense, Musée de l’Air et de l’Espace, 2014
  • HEILIGENSTEIN, Auguste, Mémoires d’un observateur-pilote, 1912-1919, présenté par G. Heiligenstein, Editions de l’Officine, 2009
  • MONTARIOL, Paul, Paul Montariol, pilote observateur en 1916 à Verdun : récits journaliers de ses missions photographiques sur le front des batailles du Mort-Homme, G. Heiligenstein, 2011
  • Vues d’en haut 14-18 : la photographie aérienne pendant la guerre de 1914-1918, Musée de l’Armée, Musée d’Histoire Contemporaine, 1988